Solutré
Le Dossier !

Solutré

Une roche vers laquelle les hommes reviennent

Elle se dresse au-dessus des vignobles du Mâconnais comme une immense proue de pierre.
La Roche de Solutré n’est ni une église, ni un sanctuaire, aucun récit d’apparition n’est à l’origine de sa renommée et aucun saint n’y attend les pèlerins, pourtant, l’histoire des hommes y plonge beaucoup plus profondément que celle de Rocamadour ou de Lourdes.
Au pied de la roche, les fouilles archéologiques ont révélé un site préhistorique exceptionnel. Pendant des milliers d’années, des groupes de chasseurs du Paléolithique sont revenus dans ce secteur, ils y ont laissé des outils de pierre, des foyers et surtout d’immenses quantités d’ossements animaux ; parmi eux, ceux de milliers de chevaux.
Cette accumulation spectaculaire allait donner naissance, au XIXe siècle, à l’une des images les plus célèbres de la Préhistoire française : des chasseurs rabattant des troupeaux de chevaux jusqu’au sommet de la roche avant de les précipiter dans le vide !
La scène est formidable, elle a été dessinée, racontée, enseignée… Mais elle n’a probablement jamais existé.

Les recherches archéologiques ont montré que les amas osseux ne résultaient pas d’une gigantesque chute collective depuis la falaise ; ils correspondent à des épisodes de chasse et de traitement des animaux répétés au cours d’une très longue période, ce détail change complètement notre regard.
Les hommes préhistoriques ne seraient donc pas venus une fois à Solutré pour accomplir une chasse spectaculaire, ils sont revenus ! Génération après génération, pendant des millénaires, des groupes humains ont fréquenté ce même secteur, pourquoi celui-ci ?

Les migrations animales, la topographie, les possibilités d’observation et les conditions favorables à la chasse fournissent des explications beaucoup plus solides qu’un hypothétique rituel, cependant, une question demeure : à force de revenir au même endroit, de retrouver les mêmes reliefs, d’y chasser, d’y installer des foyers et peut-être d’y transmettre des savoirs, ces hommes accordaient ils au lieu une signification particulière ?
L’archéologie peut retrouver leurs outils et les ossements de leurs proies, mais elle ne peut pas retrouver ce qu’ils pensaient en regardant la roche.

Et nous retrouvons déjà notre question : à Rocamadour, les hommes reviennent vers un sanctuaire, à Lourdes, ils reviennent vers le lieu d’un événement, à Solutré, des milliers d’années auparavant, ils revenaient déjà vers un paysage.

Le « pèlerinage » de François Mitterrand

En 1946, le jeune François Mitterrand gravit la Roche de Solutré, il est encore loin de l’Élysée. La promenade s’inscrit dans un cadre amical et familial, lié aux relations nouées pendant les années de guerre et de Résistance. L’ascension est ensuite répétée, année après année. D’abord effectuée autour de Pâques, elle sera plus tard déplacée vers la Pentecôte, notamment pour bénéficier d’une météo plus favorable.
Pendant plusieurs décennies, le rendez-vous reste relativement discret ; puis vient 1981.

François Mitterrand devient président de la République et les journalistes commencent à accompagner celui qui, désormais, n’est plus simplement un promeneur fidèle à une habitude ancienne. Les caméras arrivent, les responsables politiques aussi. On observe ceux qui montent à ses côtés, ceux qui n’y sont plus, les conversations, les petites phrases prononcées au cours de la journée ; la promenade devient événement et le mot apparaît presque naturellement dans la presse : le « pèlerinage » de Solutré.

Pourtant, Mitterrand lui-même semble avoir été agacé par cette transformation. En 1990, il rappelle qu’il gravissait tranquillement la roche depuis trente-cinq ans et reproche aux journalistes d’avoir en quelque sorte fabriqué cette « tradition » médiatique autour de lui. L’année suivante, il cherche même à échapper aux caméras, mais il est déjà trop tard ! Le geste a changé de nature.
Une promenade répétée est devenue un rendez-vous, le rendez-vous est devenu un rituel et le rituel a fini par associer durablement un homme, un geste et un lieu.
L’épisode le plus saisissant survient en 1995.

François Mitterrand a quitté l’Élysée quelques semaines auparavant. Il est âgé de soixante-dix-huit ans et gravement malade, pourtant, le 4 juin, il entreprend une nouvelle fois l’ascension ; cette fois, il n’atteindra pas le sommet ! Affaibli, il doit s’arrêter à plusieurs reprises avant de renoncer, ce sera sa dernière montée. L’image donne rétrospectivement au rituel une force particulière.
Pendant près d’un demi-siècle, le même homme est revenu vers la même roche. Son statut a changé, le nombre de ceux qui l’accompagnaient aussi, le regard porté sur cette ascension également, mais le retour, lui, est demeuré.

Et voilà que notre mot pèlerinage devient intéressant : François Mitterrand ne venait pas chercher à Solutré une relique ou une apparition.
La Roche n’était pas devenue un sanctuaire religieux, cependant, nous retrouvons certains éléments déjà rencontrés à Rocamadour et à Lourdes : un lieu précis, un déplacement répété, un calendrier, des compagnons, un geste reproduit et une mémoire attachée au paysage, certes, il manque le sacré religieux mais il reste le rite !
Et cela nous oblige à déplacer légèrement notre question : est-ce le caractère sacré d’un lieu qui fait naître le pèlerinage… ou le fait d’y revenir qui finit parfois par donner au lieu une dimension particulière ?

La Roche — le lieu possède-t-il quelque chose ?

Pourquoi Solutré ? La première réponse pourrait être très simple : parce que la Roche est là.
Elle domine le paysage sa silhouette se détache nettement des reliefs environnants et, du haut de ses 493 mètres, elle offre un vaste panorama sur le Mâconnais. Aujourd’hui encore, le Grand Site insiste sur cette rencontre entre la masse minérale, les vignobles, les villages et les reliefs environnants.
Pour les chasseurs préhistoriques, ce paysage possédait des avantages concrets. Pour les hommes qui l’ont occupé ensuite, il est devenu un territoire agricole, viticole, habité et transformé. Pour François Mitterrand, plusieurs millénaires plus tard, la Roche devient le point fixe d’un rendez-vous régulièrement renouvelé.

Aucune de ces histoires n’est identique, et rien ne nous autorise à tracer entre elles une mystérieuse continuité, pourtant, elles possèdent toutes un point commun : le lieu demeure tandis que les hommes passent, c’est peut-être là que notre regard doit changer.

Nous avons parfois tendance à rechercher dans certains paysages une propriété particulière qui expliquerait leur pouvoir d’attraction, une orientation, une source, une grotte, une montagne, parfois même une hypothétique énergie , mais peut-être inversons nous la question. Un lieu remarquable par sa forme, sa position ou son paysage attire d’abord le regard. Les hommes le fréquentent pour des raisons qui leur appartiennent. Ils y vivent des événements, y accomplissent des gestes, racontent ce qui s’y est passé et transmettent ces récits ; progressivement, le paysage se charge de mémoire.

À Solutré, ce processus est presque visible dans les différentes couches de son histoire. Le site officiel lui-même parle aujourd’hui d’un « esprit des lieux », constitué à la fois d’éléments tangibles du paysage et de dimensions plus sensibles liées à l’expérience, au souvenir et à l’attachement des hommes ; cependant, gardons nous, une nouvelle fois, d’aller trop loin, nous ne savons pas ce que représentait la Roche pour les chasseurs du Paléolithique.
En revanche, nous savons pourquoi François Mitterrand y revenait, mais son rituel personnel ne nous renseigne évidemment pas sur les hommes qui fréquentèrent le lieu des dizaines de milliers d’années auparavant.
Entre eux, aucune tradition connue ne se transmet. Il reste seulement une roche et des hommes qui, pour des raisons différentes, reviennent auprès d’elle. C’est peut-être précisément ce que Solutré apporte à notre enquête, un lieu n’a pas nécessairement besoin d’être sacré pour devenir un lieu de retour, iI lui suffit parfois d’être suffisamment remarquable pour que les hommes y attachent leurs histoires.
Et lorsqu’ils transmettent ces histoires, lorsqu’ils répètent leurs gestes et lorsqu’à leur tour d’autres hommes reviennent… le paysage devient mémoire.