
Le comte de Saint-Germain – Le Dossier !
Sur les traces de l’homme qui défiait le temps
Qui était réellement le comte de Saint-Germain ? D’où venait cet homme dont les origines demeurent incertaines et qui semblait posséder tant de connaissances ? Comment a-t-il gagné la confiance de personnages influents tout en entretenant le mystère autour de son passé ?
Notre enquête commencera dans les cours européennes du XVIIIᵉ siècle. Nous suivrons ses voyages, ses rencontres et ses activités, à la recherche des traces laissées par un homme que ses contemporains décrivaient tour à tour comme un savant, un diplomate, un artiste ou un aventurier.
Un homme apparaît dans l’Histoire
Londres, décembre 1745.
L’Angleterre traverse une période troublée. La rébellion jacobite de Charles Édouard Stuart inquiète le pouvoir britannique et, dans la capitale, les autorités surveillent ceux qui pourraient entretenir des relations avec ses partisans. C’est dans ce contexte qu’un homme attire leur attention ; il se fait appeler comte de Saint-Germain.
Arrêté puis interrogé, il intrigue suffisamment pour qu’Horace Walpole, écrivain, homme politique et observateur attentif de la société britannique, raconte l’épisode dans une lettre adressée à Horace Mann le 9 décembre 1745. Un détail retient immédiatement l’attention : Saint-Germain refuse de révéler qui il est et d’où il vient. Plus étonnant encore, il reconnaît que le nom sous lequel il se présente n’est pas son véritable nom. Le mystère est donc présent dès l’une des premières traces documentaires solides que nous possédons de lui.
Walpole rapporte les rumeurs qui circulent déjà : certains le disent italien, d’autres espagnol ou polonais. On lui prête une fortune acquise au Mexique, des voyages à Constantinople, une origine aristocratique ou religieuse. Personne, semble-t-il, ne sait véritablement qui il est. En revanche, Walpole reconnaît à cet étrange personnage des talents remarquables , il chante, joue admirablement du violon et compose de la musique.
Rien ne semble finalement pouvoir être retenu contre lui et Saint-Germain est relâché, toutefois l’épisode londonien nous laisse avec une situation singulière.
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, un homme capable de fréquenter les milieux aristocratiques apparaît sous un nom qu’il reconnaît lui-même comme étant d’emprunt. Son origine demeure inconnue, les rumeurs les plus contradictoires circulent à son sujet et, déjà, ceux qui le rencontrent cherchent à comprendre d’où il vient.
Saint-Germain entre ainsi dans l’Histoire exactement comme il en traversera les décennies suivantes, en laissant derrière lui davantage de traces que de certitudes.
Une lettre ouvre le dossier
Le document mérite que l’on s’y arrête.
Le 9 décembre 1745, Horace Walpole écrit à son ami Horace Mann, diplomate britannique installé à Florence. Au milieu des nouvelles concernant la rébellion jacobite, quelques lignes sont consacrées à cet étrange personnage arrêté à Londres.
Walpole rapporte que l’homme se fait appeler comte de Saint-Germain, qu’il séjourne en Angleterre depuis deux ans et qu’il refuse de révéler son identité comme son origine. Plus troublant encore, Saint-Germain reconnaîtrait lui-même que le nom sous lequel il se présente n’est pas le sien.
Puis viennent les rumeurs. On le dit italien, espagnol ou polonais ; prêtre, musicien ou grand seigneur. Une histoire affirme même qu’il aurait épousé au Mexique une femme immensément riche avant de partir pour Constantinople avec ses bijoux.
Rien de tout cela n’est présenté par Walpole comme une identité établie. C’est précisément ce qui rend cette lettre si intéressante : en 1745 déjà, plusieurs Saint-Germain semblent se superposer.
Derrière le personnage réel commence à apparaître le personnage raconté.
« He has been here these two years, and will not tell who he is, or whence… »
Il est ici depuis deux ans et ne veut dire ni qui il est, ni d’où il vient. — Horace Walpole à Horace Mann, 9 décembre 1745.
La piste se brouille.
Après l’épisode londonien de 1745, Saint-Germain semble disparaître presque aussi rapidement qu’il était apparu.
Les récits postérieurs le font voyager. On le retrouve supposément en Allemagne, en Autriche, en Perse, parfois beaucoup plus loin encore, jusqu’en Inde. Certaines biographies lui attribuent alors des voyages qui expliqueraient les connaissances extraordinaires qu’on lui prêtera plus tard, en revanche, lorsque l’on cherche à suivre l’homme à travers des documents contemporains, le chemin devient beaucoup moins assuré ; pendant plusieurs années, la piste de Saint-Germain se brouille.
Ceci est peut-être l’un des premiers pièges de son histoire, les espaces laissés vides par les archives seront progressivement occupés par les récits. Il faut attendre la fin des années 1750 pour que sa silhouette redevienne beaucoup plus nette.
Paris, 1758 : Saint-Germain revient dans la lumière
Cette fois, le décor change complètement.
Saint-Germain apparaît dans l’entourage de la cour de France et entretient des relations avec des personnages suffisamment importants pour que sa présence laisse des traces documentaires. Le 31 décembre 1758, par exemple, il écrit au maréchal de Belle-Isle. Cette lettre existe toujours et est aujourd’hui conservée à la Bibliothèque centrale Louis-Aragon d’Amiens ; son signalement figure dans le Catalogue collectif de France de la BnF.
Nous ne sommes donc plus seulement devant le mystérieux étranger dont Walpole racontait l’arrestation treize ans auparavant ; Saint-Germain évolue désormais à proximité du pouvoir et avec lui apparaissent de nouvelles questions
Comment cet homme, dont nous ignorons toujours le véritable nom et l’origine, est-il parvenu à pénétrer ces milieux ? Que s’est-il passé pendant les années où nous perdons sa trace ? Et surtout, qu’apporte-t-il avec lui pour susciter un tel intérêt ?
A Paris, Saint-Germain ne se présente pas seulement comme un homme du monde, il parle de recherches, de procédés, de matières, de couleurs et de transformations.
Bientôt, un lieu va donner à cette nouvelle facette du personnage un décor presque trop parfait pour la légende qui naîtra autour de lui, le château de Chambord.
Chambord : le laboratoire du mystère
Mai 1758. Château de Chambord.
Le décor pourrait sembler avoir été inventé après coup pour nourrir la légende, un château immense, presque désert. Des appartements que l’on prépare pour un homme dont personne ne connaît véritablement l’origine, quelques personnes qui l’accompagnent et, au rez-de-chaussée, plusieurs pièces mises à sa disposition pour ce que les documents de l’époque désignent simplement comme « ses opérations ».
Pourtant, cette fois, nous ne sommes pas dans la légende ; le 8 mai 1758, Collet, chargé des bâtiments royaux à Chambord et Blois, écrit au marquis de Marigny : »Saint-Germain vient d’arriver au château pour la seconde fois. Deux logements ont été préparés pour une partie de son entourage, ainsi que trois pièces avec cuisines et dépendances destinées à ses travaux« . Que vient donc faire Saint-Germain à Chambord ? La réponse nous ramène quelques semaines en arrière.
Saint-Germain avait proposé au marquis de Marigny de mettre au service du roi le résultat de recherches auxquelles il affirmait avoir consacré près de vingt années. Il demandait pour cela la mise à disposition d’une résidence royale permettant d’installer les personnes venues d’Allemagne qui travaillaient avec lui; Chambord lui est ouvert
Toutefois, les documents nous imposent ici une première prudence, Ils attestent bien la présence de Saint-Germain au château, celle de collaborateurs et l’aménagement de locaux destinés à ses « opérations ». En septembre 1758, Marigny confirme même qu’un logement lui a été accordé à Chambord et écrit attendre des « avantages réels » de ses connaissances ; en revanche, ils ne nous montrent pas encore l’alchimiste penché sur son athanor à la recherche de la pierre philosophale.
Entre le laboratoire que permettent d’entrevoir les archives et le laboratoire alchimique de la légende, il reste encore un espace, et c’est précisément cet espace que nous allons explorer.
Une nouvelle pièce du dossier
« Le comte de Saint-Germain est arrivé ici samedi pour son second voyage qu’il fait à Chambord. J’ai fait préparer deux logements pour partie de son monde, ainsi que trois pièces de cuisines et offices […] pour ses opérations. » — Collet au marquis de Marigny, Chambord, 8 mai 1758. Archives nationales, O¹ 1326.
Mais quelles étaient donc ces « opérations » ?
Des couleurs, des matières… et des pierres
Le mot intrigue. Pourtant, les premières pistes nous conduisent moins vers la pierre philosophale que vers des recherches très concrètes sur la matière. Saint-Germain s’intéresse notamment aux couleurs et aux procédés de teinture. Dans une Europe où la qualité et la stabilité des teintures représentent un véritable enjeu technique et économique, de nouveaux procédés peuvent avoir une valeur considérable. La teinture et l’impression font alors partie des opérations essentielles de transformation des étoffes, mais ses expériences semblent ne pas s’arrêter aux tissus.
Les témoignages qui vont progressivement s’attacher à Saint-Germain lui attribuent une étonnante connaissance des pierres précieuses. Il aurait affirmé savoir en améliorer l’éclat, en corriger certains défauts et, selon des récits plus extraordinaires encore, intervenir sur leur couleur ou leur valeur apparente. C’est ici que notre enquête commence à devenir délicate.
Au XVIIIᵉ siècle, la frontière que nous établissons aujourd’hui entre chimie et alchimie n’est pas toujours aussi nette dans les pratiques et les représentations. Travail sur les pigments, métaux, cristaux, teintures et transformations de la matière peut côtoyer des recherches auxquelles la tradition alchimique donne une tout autre signification. Saint-Germain connaissait-il seulement des procédés techniques particulièrement avancés ? Avait-il acquis, au cours de ses voyages, des savoirs encore peu répandus en Europe ? Ou ses « opérations » s’inscrivaient-elles dans une recherche plus vaste sur la transformation de la matière ?
Pour l’instant, les documents de Chambord ne permettent pas de trancher.
Ils nous apprennent qu’il travaille, qu’il dispose de locaux qu’il est accompagné et surtout que des personnages proches du pouvoir prennent suffisamment au sérieux ses recherches pour lui permettre de les poursuivre dans une résidence royale. Ce n’est déjà pas rien !
Un diamant pour le roi ?
À la cour de Louis XV, les expériences de Saint-Germain commencent à faire parler. On lui prête notamment un savoir singulier concernant les pierres précieuses, il serait capable d’en améliorer l’éclat, mais surtout de faire disparaître certains défauts des diamants, l’affirmation pourrait n’être qu’une rumeur de cour si un récit particulièrement précis ne nous était parvenu.
Madame du Hausset, femme de chambre de Madame de Pompadour, raconte qu’un jour la conversation porte précisément sur ce mystérieux procédé ; Louis XV décide alors de mettre Saint-Germain à l’épreuve.
Le roi fait apporter un diamant de taille moyenne présentant une tache. La pierre est pesée., sa valeur est estimée à 240 louis — soit 6 000 livres dans certaines éditions — mais elle en vaudrait 400, ou 10 000 livres, sans son défaut.
Saint-Germain examine attentivement la pierre, iI accepte le défi.
Un mois plus tard, il revient.
Le diamant est enveloppé dans une toile d’amiante, Saint-Germain la retire et présente la pierre au roi. La tache a disparu !
On pèse de nouveau le diamant, son poids n’aurait que très légèrement diminué. Louis XV le fait alors porter, sans aucune explication, à son joaillier par M. de Gontaut. Celui-ci en propose 380 louis, soit 9 600 livres. Le roi refuse finalement de s’en séparer et décide de conserver la pierre comme une curiosité.
Si le récit de Madame du Hausset est exact, quelque chose s’est donc bien produit, mais quoi ?
Saint-Germain possédait-il un procédé permettant d’agir sur certaines imperfections d’une pierre ? Le diamant avait-il été retaillé ou traité d’une manière inconnue des personnes présentes ? Était-ce réellement la même pierre ? Ou devons-nous envisager que le récit lui-même ait été transformé avant de nous parvenir ?
Le témoignage raconte le résultat mais il ne nous livre jamais le procédé, et c’est précisément là que commence le mystère.
Une pièce du dossier : le témoignage de Madame du Hausset
« Le comte, un mois après, rapporta au roi le diamant sans tache. »
— Mémoires de Madame du Hausset
Que vaut ce témoignage ?
Madame du Hausset était placée au cœur de l’entourage de Madame de Pompadour et ses Mémoires contiennent plusieurs passages consacrés à Saint-Germain. Elle affirme même, juste avant l’épisode du diamant, être allée dans sa chambre écrire une conversation qu’elle venait d’entendre.
Mais les Mémoires de Madame du Hausset nous sont parvenus à travers une histoire éditoriale postérieure aux événements qu’ils racontent. Nous ne possédons donc pas, avec l’anecdote du diamant, l’équivalent d’un rapport scientifique contemporain accompagné de la pierre, de mesures contrôlées et d’une description du procédé.
Nous possédons un témoignage, un témoignage ancien, circonstancié et proche de la cour — mais un témoignage. Cette distinction est essentielle, car elle nous interdit d’écrire que Saint-Germain avait démontré sa capacité à transformer les diamants, et elle nous interdit tout autant de prétendre que cette histoire aurait été inventée beaucoup plus tard par les occultistes qui se sont emparés de son personnage, le récit appartient bien à la tradition mémorialiste attachée à la cour de Louis XV.
Nous voici donc devant une pièce particulièrement intéressante de notre dossier.
Quelque chose est raconté.
Le procédé manque.
La pierre a disparu.
Et le mystère demeure.
Un homme qui savait étonner
Saint-Germain ne fascine pas seulement par ce qu’il prétend savoir faire. Ceux qui l’ont rencontré semblent souvent frappés par l’homme lui-même. Parmi eux se trouve un témoin qui n’est pourtant pas réputé pour sa naïveté : Giacomo Casanova.
Les deux hommes se croisent à plusieurs reprises. Casanova observe Saint-Germain avec méfiance et ne cache pas ses soupçons à son égard, pourtant, le portrait qu’il en laisse est loin d’être celui d’un personnage insignifiant.
Il se souvient d’un homme cultivé, parlant plusieurs langues, excellent musicien et connaissant la chimie. Surtout, Saint-Germain possède un talent que Casanova semble presque lui envier, il sait captiver ceux qui l’écoutent.
Lors d’un dîner, Casanova raconte l’avoir écouté parler du commencement à la fin. Saint-Germain veut étonner et il y parvient. Casanova demeure sceptique devant ses affirmations extraordinaires, mais son jugement contient une contradiction particulièrement intéressant, il soupçonne l’imposture tout en reconnaissant l’étendue des connaissances et le pouvoir de séduction de celui qu’il observe. Plus tard encore, son appréciation restera extrêmement dure, sans parvenir complètement à effacer cette fascination. C’est peut-être là l’une des clés du personnage.
Saint-Germain n’impose pas seulement son mystère par ce qu’il refuse de révéler. Il semble également savoir le construire par sa conversation, sa culture et cette capacité singulière à laisser ses interlocuteurs avec davantage de questions qu’avant de l’avoir rencontré.
Et parmi toutes ces questions, une commence bientôt à dépasser les autres, quel âge avait réellement le comte de Saint-Germain ?
Quel âge avait Saint-Germain ?
À la cour de Louis XV, une autre particularité de Saint-Germain finit par intriguer davantage encore que ses expériences, son âge !
Madame du Hausset décrit un homme qui paraît avoir environ cinquante ans, rien d’extraordinaire jusque-là, mais au cours d’une conversation avec Madame de Pompadour, le nom de la comtesse de Gergy est évoqué. Celle-ci affirme avoir connu Saint-Germain à Venise environ cinquante ans auparavant ! Surtout, elle prétend l’avoir connu tel qu’il apparaît maintenant.
Madame de Pompadour ne manque pas de relever l’étrangeté de l’affirmation, si le témoignage de la comtesse est exact, Saint-Germain devrait avoir largement dépassé les cent ans. Sa réponse est merveilleuse parce qu’elle résume presque à elle seule toute sa manière d’entretenir le mystère :
« Cela n’est pas impossible […] mais je conviens qu’il est encore plus possible que cette dame […] radote. »
Saint-Germain ne confirme rien, il ne dément pas vraiment non plus. La conversation devient plus étrange encore lorsque Madame de Pompadour évoque un élixir que Saint-Germain aurait autrefois donné à Madame de Gergy et auquel celle-ci attribuait la conservation de sa jeunesse.
Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’en donnerait pas au roi, Saint-Germain refuse avec prudence l’idée d’administrer à Louis XV une drogue inconnue. L’immortalité n’est donc pas démontrée par ce témoignage — Saint-Germain lui-même ne la revendique d’ailleurs pas explicitement, toutefois, quelque chose de beaucoup plus intéressant apparaît, il semble parfaitement savoir laisser ses interlocuteurs hésiter.
Était ce simplement le jeu d’un homme cultivant soigneusement son personnage ? La comtesse de Gergy confondait elle ses souvenirs ? Saint-Germain paraissait il réellement beaucoup plus jeune que son âge ? Ou cette étrange réputation reposait elle sur quelque chose que nous ne parvenons plus à identifier ? Une chose est certaine, la question de son âge existait déjà de son vivant, elle n’est donc pas seulement une invention des traditions ésotériques postérieures. Et Saint-Germain, plutôt que de dissiper le mystère, semble avoir pris un certain plaisir à le laisser vivre.
1784 : Saint-Germain meurt… officiellement
Eckernförde, 27 février 1784.
Cette fois, le document paraît ne laisser guère de place au mystère. Depuis plusieurs années, Saint-Germain vit sous la protection du prince Charles de Hesse-Cassel, qui s’intéresse lui-même à l’alchimie et aux courants initiatiques. À Eckernförde, les deux hommes travaillent notamment autour de procédés concernant les teintures.
La ville conserve encore aujourd’hui la mémoire de cette période.
A l’hiver 1784, Charles de Hesse est absent, Saint-Germain tombe malade et, le 27 février, il meurt à Eckernförde.
Son décès est porté sur le registre de l’église Saint-Nicolas. L’inscription est presque déroutante par sa sobriété.
Elle désigne celui que nous suivons depuis Londres comme « le soi-disant comte de Saint-Germain et Welldone », avant de préciser que l’on ne possède pas d’autres renseignements sur lui. Il est inhumé discrètement dans l’église le 2 mars 1784.
Même dans la mort, son identité demeure donc incertaine.
Quelques semaines plus tard, le 3 avril, les autorités d’Eckernförde annoncent la mise aux enchères de ses effets si aucun héritier ne se manifeste, tout devrait s’arrêter là ! Un homme mystérieux est mort, son décès a été enregistré, son corps a été enterré et ses biens doivent être dispersés. Le dossier Saint-Germain pourrait être refermé, et pourtant…
Après la mort, les rencontres continuent
C’est ici que l’Histoire commence progressivement à céder la place à quelque chose de beaucoup plus difficile à saisir. Dans les années et les décennies qui suivent, des récits vont affirmer que Saint-Germain a été revu après 1784.
Certains le font apparaître dans les milieux aristocratiques ou initiatiques, d’autres le placent dans le contexte de la Révolution française.
Plus tard encore, sa figure sera reprise par différents courants ésotériques qui feront de lui non plus seulement un homme extraordinairement âgé, mais un personnage ayant traversé les siècles. Soyons en certain, tous ces récits n’ont évidemment pas la même valeur documentaire.
Le 27 février 1784, le comte de Saint-Germain quitte l’Histoire.
Mais la légende, elle, va continuer à le rencontrer.
Après 1784 : l’homme que l’on continue de voir
La mort de Saint-Germain est enregistrée à Eckernförde, cependant, quelques années plus tard, son nom réapparaît.
La comtesse d’Adhémar rapporte ainsi que le comte de Châlons lui aurait raconté avoir rencontré Saint-Germain à Venise, sur la place Saint-Marc, plusieurs années après sa mort officielle. Elle affirme également l’avoir elle-même revu à différentes reprises dans les années qui suivent, jusque dans les premières décennies du XIXᵉ siècle.
Ces récits sont fascinants, mais ils doivent être maniés avec prudence.
Les Souvenirs sur Marie-Antoinette attribués à la comtesse d’Adhémar ne sont publiés qu’en 1836, longtemps après les événements qu’ils racontent, et leur authenticité a été contestée. Nous ne pouvons donc pas traiter ces rencontres comme nous avons traité la lettre de Walpole ou le registre d’Eckernförde, elles appartiennent à une autre strate de notre enquête, non plus seulement celle de l’homme, mais celle de sa légende et elle va devenir extraordinaire !
Au XIXᵉ siècle puis au début du XXᵉ, différents courants ésotériques reprennent la figure de Saint-Germain. L’homme mystérieux des cours européennes devient progressivement un initié, un maître spirituel et, dans certaines traditions, un être ayant traversé les siècles. Le personnage historique n’a pas disparu., il s’est transformé !
L’homme derrière le mystère
Qui était réellement le comte de Saint-Germain ?
Au terme de cette enquête, la réponse demeure étonnamment difficile. Nous avons pourtant retrouvé ses traces ; Londres en 1745, la cour de France, Chambord. Ses expériences sur les matières et les couleurs, les récits concernant les pierres précieuses, les témoignages de ceux qui l’ont rencontré et enfin Eckernförde, où sa mort est enregistrée en 1784. Saint-Germain a donc bien existé.
Mais derrière ces certitudes demeure un homme dont nous ignorons encore l’origine véritable, qui utilisait un nom qu’il reconnaissait lui-même comme n’étant pas le sien et qui semble avoir soigneusement entretenu le silence autour de son passé. Était-il un savant particulièrement en avance dans certains domaines ? Un aventurier extraordinairement cultivé ? Un diplomate agissant dans l’ombre des cours européennes ? Un initié détenteur de connaissances peu communes ? Peut-être fut-il plusieurs de ces hommes à la fois.
Quant à l’homme qui aurait traversé les siècles, les documents que nous avons examinés ne permettent pas de l’établir. Mais ils montrent quelque chose de presque aussi intéressant : la légende de Saint-Germain n’est pas née de rien, elle s’est construite autour d’un personnage réel qui, de son vivant déjà, intriguait ceux qui le rencontraient par son origine inconnue, ses connaissances, son apparence, ses récits et l’étrange incertitude entourant son âge.
Saint-Germain avait-il découvert quelque secret permettant de défier le temps ou avait-il découvert quelque chose de peut-être plus accessible, mais tout aussi efficace , l’art de ne jamais complètement se dévoiler ?
Plus de deux siècles après sa mort officielle, la question reste ouverte, peut-être est-ce précisément pour cela que le comte de Saint-Germain continue de traverser le temps.
