
Néo-templarisme et résurgences templières – Le Dossier !
Quand l’ordre disparaît, le mythe commence
18 mars 1314
Sur l’île aux Juifs, à Paris, Jacques de Molay, dernier maître de l’ordre du Temple, monte sur le bûcher.
Deux ans auparavant, le pape Clément V avait supprimé l’ordre du Temple, ses biens avaient été dispersés ou transférés, ses frères emprisonnés, absous, condamnés ou intégrés à d’autres structures.
Tout semble terminé.
Pourtant, l’histoire des Templiers ne s’arrête pas avec leur disparition.
Au fil des siècles vont apparaître des hommes, des mouvements et des organisations affirmant conserver quelque chose de leur héritage — parfois une tradition, parfois une filiation, parfois même un secret qui aurait traversé clandestinement les siècles.
Le Temple était mort. Mais pouvait-il avoir survécu autrement ?
La disparition officielle de l’ordre du Temple ouvre presque immédiatement un espace dans lequel l’Histoire et la légende vont progressivement se rencontrer.
Que sont devenus les chevaliers après la suppression de leur ordre ? Certains ont-ils poursuivi leurs activités ailleurs ? Le Temple a-t-il pu survivre au Portugal sous une autre forme ? Des Templiers ont-ils trouvé refuge en Écosse ? Et que valent les filiations secrètes revendiquées plusieurs siècles plus tard par des organisations se présentant comme les héritières de l’ordre médiéval ?
C’est dans cet espace incertain qu’apparaît ce que nous appelons aujourd’hui le néo-templarisme.
Il ne s’agit pas d’un mouvement unique. Derrière ce terme se trouvent des organisations très différentes, nées à des époques différentes et poursuivant des objectifs parfois très éloignés les uns des autres. Certaines se réclament d’un idéal chevaleresque ou chrétien, d’autres revendiquent une transmission initiatique, d’autres encore introduisent dans l’héritage templier des éléments ésotériques, théurgiques ou occultistes.
Au XXᵉ siècle, certaines de ces résurgences vont prendre une importance particulière. En France, les événements d’Arginy et la personnalité de Jacques Breyer exerceront une influence singulière sur plusieurs courants néo-templiers.
Mais cette histoire possède également ses zones sombres. Dans les dernières décennies du XXᵉ siècle, l’imaginaire templier sera repris par des mouvements dont certains connaîtront de graves dérives. L’Ordre du Temple Solaire en constitue l’exemple le plus tragique.
Notre enquête suivra donc trois questions :
Les Templiers ont-ils réellement pu survivre à la disparition de leur ordre ?
Comment cette idée de transmission a-t-elle nourri les résurgences templières modernes ?
Et comment un héritage médiéval, réel ou reconstruit, a-t-il pu donner naissance à des mouvements aussi différents ?
Pour tenter d’y répondre, il faut revenir au commencement…
Les Templiers ont-ils survécu à 1314 ?
Lorsque Jacques de Molay meurt sur le bûcher en mars 1314, tous les Templiers n’ont évidemment pas disparu avec lui.
L’ordre du Temple avait été supprimé deux ans auparavant par Clément V. Ses maisons, ses terres et ses biens devaient pour l’essentiel être transférés aux Hospitaliers, même si cette opération fut parfois longue et difficile. En Angleterre, par exemple, le transfert de certaines possessions n’était toujours pas achevé en 1338.
Quant aux hommes, leur destin fut multiple. Certains avaient quitté l’ordre, d’autres furent accueillis dans des établissements religieux ou bénéficièrent de pensions, d’autres encore purent rejoindre de nouvelles structures.
Les Templiers ont donc survécu, mais la véritable question est différente : le Temple, lui, a-t-il survécu ? Et c’est ici que les pistes commencent à se séparer…
Portugal : une disparition qui ressemble étrangement à une continuité
Le cas portugais est probablement le plus intéressant, parce que nous ne sommes pas ici dans une tradition secrète, nous avons des documents.
Le roi Denis Ier de Portugal ne souhaitait pas voir disparaître un ensemble d’hommes, de forteresses et de possessions qui jouaient un rôle important dans son royaume. Après plusieurs années de négociations avec la papauté, une nouvelle organisation fut reconnue en 1319 par le pape Jean XXII : l’Ordre du Christ.
La continuité matérielle est remarquable. Les anciennes possessions templières portugaises furent attribuées au nouvel ordre et d’anciens Templiers participèrent à cette nouvelle histoire. Les recherches consacrées aux archives portugaises montrent toutefois un processus plus complexe qu’un simple changement d’enseigne, l’Ordre du Christ est juridiquement une nouvelle institution, dotée notamment de la règle de Calatrava, et son premier maître, Gil Martins, venait de l’ordre d’Avis. Voilà donc une première situation particulièrement intéressante.
Le Temple est supprimé.
Mais quelques années plus tard, dans le même royaume, nous retrouvons certains de ses hommes, une partie essentielle de son patrimoine et une nouvelle organisation militaire et religieuse. Est-ce une survivance du Temple ou la création d’un nouvel ordre ayant récupéré une partie de son héritage ? La réponse dépend déjà de ce que nous entendons par « survivre ».
Une pièce du dossier : Portugal, 1319
Ce que nous pouvons établir :
l’ordre du Temple a bien été supprimé ; l’Ordre du Christ est officiellement reconnu en 1319 ; des possessions ayant appartenu aux Templiers lui sont attribuées ; d’anciens Templiers rejoignent la nouvelle structure.
Ce que cela ne démontre pas :
l’existence d’un ordre du Temple clandestin ayant poursuivi secrètement ses activités, au Portugal, la continuité existe donc en partie au grand jour.
Et c’est peut-être ce qui rend cette piste plus intéressante encore.
Mais ailleurs, l’histoire devient beaucoup moins documentée.
Écosse : le refuge des Templiers ?
Le décor semble presque parfait.
Au moment où le Temple est supprimé, l’Écosse est engagée dans sa lutte contre l’Angleterre. Robert Bruce, couronné roi des Écossais en 1306, est lui-même en conflit avec la papauté après le meurtre de John Comyn et son excommunication. Dès lors naît une hypothèse séduisante : des Templiers fuyant les persécutions auraient-ils pu trouver refuge auprès de lui ?
La tradition va beaucoup plus loin, elle raconte que des chevaliers du Temple auraient rejoint les forces écossaises et seraient intervenus lors de la bataille de Bannockburn, les 23 et 24 juin 1314, où Robert Bruce remporta une victoire décisive sur l’armée d’Édouard II. L’image est magnifique ! Quelques mois après la mort de Jacques de Molay, des Templiers proscrits surgissant sur le champ de bataille pour combattre aux côtés du roi d’Écosse, il lui manque malheureusement quelque chose d’essentiel, une source médiévale permettant de l’établir.
Les recherches historiques disponibles ne fournissent pas de preuve documentaire de la présence d’une force templière à Bannockburn. La tradition reliant directement les Templiers à Robert Bruce et à cette bataille appartient à une construction beaucoup plus tardive, reprise notamment dans certains courants maçonniques et néo-templiers, cependant, là encore, il serait dommage de refermer trop vite le dossier, car l’absence de preuve d’une armée templière à Bannockburn ne signifie évidemment pas qu’aucun ancien Templier n’ait jamais pu gagner l’Écosse. Ce sont deux affirmations très différentes.
Une piste s’ouvre : Bannockburn
Des Templiers combattant aux côtés de Robert Bruce ?
La tradition existe
Une unité templière intervenant providentiellement à Bannockburn ? Les sources médiévales connues ne permettent pas de l’établir.
Quelques anciens membres du Temple ayant individuellement trouvé refuge en Écosse ? La possibilité ne suffit pas à constituer une preuve, mais la question n’est pas identique et c’est précisément dans cet espace laissé par les documents que la légende va prospérer.
De la survivance à la filiation secrète
Portugal et Écosse nous montrent finalement deux situations presque opposées. Au Portugal, une partie de l’héritage templier passe dans une institution nouvelle par un processus officiel et documenté, en Écosse, une supposée continuité clandestine repose essentiellement sur des traditions et des constructions postérieures.
Mais une troisième idée va progressivement apparaître ; et si quelques hommes n’avaient pas seulement survécu ? Et s’ils avaient transmis quelque chose ? Un enseignement, des rites, une organisation, peut-être même une succession de maîtres demeurée secrète.
C’est ici que nous quittons progressivement le problème historique du devenir des Templiers pour entrer véritablement dans celui du néo-templarisme.
En effet, plusieurs organisations modernes ne se contenteront pas de rendre hommage à l’ordre médiéval, certaines affirmeront en être les héritières et pour soutenir cette prétention, il faudra construire un pont entre 1314 et le monde moderne.
La question qui ouvre notre deuxième enquête
Les hommes ont pu survivre, des biens ont pu être transmis, certaines institutions ont pu recueillir une partie de l’héritage du Temple, mais existe-t-il une chaîne documentaire permettant de suivre, génération après génération, un ordre templier clandestin depuis Jacques de Molay jusqu’aux organisations modernes ?
C’est là que le dossier change de nature.
Quand le Temple renaît
Pendant plusieurs siècles, la mémoire des Templiers ne disparaît jamais complètement.
Leur procès, leur fin brutale et les zones d’ombre entourant leur disparition continuent d’alimenter récits et traditions. Au XVIIIᵉ siècle, l’imaginaire chevaleresque et templier pénètre également certains systèmes de hauts grades maçonniques. La franc-maçonnerie européenne développe alors tout un univers de chevaliers, de Temples et de filiations symboliques qui prépare un terrain particulièrement favorable aux résurgences qui vont suivre. La BnF documente bien le développement et la structuration de ces hauts grades au cours du XVIIIᵉ siècle.
Au début du XIXᵉ siècle, un homme va aller beaucoup plus loin, il ne s’agit plus seulement d’évoquer les Templiers, il s’agit de faire renaître leur Ordre…
Fabré-Palaprat : le Temple retrouvé ?
Cet homme se nomme Bernard-Raymond Fabré-Palaprat.
Médecin, personnage singulier et bientôt grand maître d’un Ordre du Temple restauré, il devient l’une des figures majeures de la première grande résurgence néo-templière française. La documentation conservée par la BnF permet d’ailleurs de suivre directement son activité ; textes de l’Ordre, recherches historiques, écrits religieux et documents dans lesquels il se présente explicitement comme grand maître de l’ordre du Temple.
Cependant, pour revendiquer une véritable restauration, un problème considérable demeure, comment franchir les quelque cinq siècles qui séparent Jacques de Molay du XIXᵉ siècle ? Il faut une transmission, et surtout, il faut un document !
Ce document existe… Du moins en apparence !
La Charte de Larmenius
Le texte prétend raconter une histoire extraordinaire :
Après la mort de Jacques de Molay, le magistère du Temple aurait été transmis à Jean-Marc Larmenius, qui aurait lui-même désigné son successeur. Une chaîne de grands maîtres se serait ensuite poursuivie secrètement à travers les siècles.
Si la charte est authentique, la conséquence est considérable, le Temple n’aurait jamais véritablement disparu, Il aurait simplement cessé d’être visible !
La tradition de Fabré-Palaprat fait ainsi remonter son propre magistère à cette succession secrète. La charte figure d’ailleurs parmi les matériaux reproduits dans l’univers documentaire de son Lévitikon, publié en 1831.
Une pièce du dossier : la chaîne des Grands Maîtres
1314 : Jacques de Molay meurt.
Selon la tradition néo-templière, le magistère passe à Larmenius, puis d’autres Grands Maîtres lui succèdent clandestinement.
Plusieurs siècles plus tard, cette succession aboutirait à l’Ordre restauré auquel appartient Fabré-Palaprat. Si cette chaîne est authentique, nous avons retrouvé le pont que nous cherchions depuis 1314.
Toute la question est donc de savoir quand ce pont a réellement été construit.
Un document médiéval… ou une construction moderne ?
L’existence matérielle de la charte dans la tradition de Fabré-Palaprat ne démontre évidemment pas son origine médiévale, c’est précisément là que réside le problème.
La prétendue transmission depuis Larmenius n’est pas corroborée par une chaîne indépendante de documents contemporains permettant de suivre continûment l’Ordre depuis le XIVᵉ siècle. Les récits du XIXᵉ siècle attestent en revanche très bien l’existence de cette revendication de continuité, dès 1837, James Burnes décrit Fabré-Palaprat, Larmenius et cette succession dans son histoire des Templiers.
Nous pouvons donc établir avec beaucoup plus de sûreté l’existence, au XIXᵉ siècle, d’un mouvement convaincu — ou affirmant — être l’héritier du Temple que l’existence continue de cet Ordre depuis 1314 et cette distinction est capitale. Le document devient lui-même une partie du mystère.
Ce que nous pouvons établir :
Au début du XIXᵉ siècle existe en France un Ordre revendiquant l’héritage direct du Temple.
Fabré-Palaprat en devient une figure centrale et se présente comme son Grand Maître.
Une charte et une liste de succession permettent au mouvement de revendiquer une continuité remontant à Jacques de Molay.
Toutefois, nous ne disposons pas d’une chaîne documentaire indépendante permettant de suivre cette organisation clandestine siècle après siècle depuis 1314.
La filiation est donc revendiquée, son ancienneté reste à démontrer.
Du Temple à une tradition initiatique
Fabré-Palaprat ne s’arrête d’ailleurs pas à la restauration d’un ordre chevaleresque. Son univers prend progressivement une dimension religieuse et initiatique beaucoup plus importante, il développe l’idée d’un christianisme primitif johannite et publie en 1831 le Lévitikon, présentant une doctrine des « chrétiens-catholiques-primitifs ». L’ouvrage existe matériellement et permet donc de travailler directement sur ce que Fabré-Palaprat voulait transmettre.
A ce moment, se produit quelque chose de fondamental pour notre dossier, le Temple médiéval commence à devenir autre chose ; il n’est plus seulement un ordre militaire disparu, il devient le dépositaire supposé d’une tradition spirituelle secrète, susceptible d’avoir traversé les siècles.
Nous sommes désormais pleinement entrés dans le néo-templarisme !
D’autres organisations, d’autres filiations et d’autres interprétations apparaîtront après Fabré-Palaprat. Certaines conserveront l’idée d’une chevalerie chrétienne, d’autres développeront davantage la dimension initiatique et ésotérique du Temple.
Au XXᵉ siècle, en France, l’une de ces histoires va prendre une tournure particulièrement singulière, elle commence dans un château du Beaujolais : Arginy.
Jacques Breyer et Arginy — aux origines d’une résurgence templière ?
Arginy, Beaujolais. 1952.
Au début des années 1950, un homme encore peu connu des milieux ésotériques s’installe dans un ancien château du Beaujolais, il se nomme Jacques Breyer.
Le lieu n’est pas anodin, situé sur la commune de Charentay, dans le Rhône, le château d’Arginy appartient alors à la famille de Rosemont. Son histoire est ancienne et son nom reste attaché à celui des Beaujeu, puissante famille médiévale à laquelle appartint Guillaume de Beaujeu, vingt-et-unième grand maître de l’ordre du Temple, mort à Saint-Jean-d’Acre en 1291. Autour du château circulent également des récits faisant d’Arginy l’un des lieux possibles de passage — voire de dépôt — du mystérieux trésor des Templiers. C’est dans ce décor que commence ce que l’on appellera plus tard la résurgence d’Arginy.
Selon le récit qui s’est construit autour de lui, Jacques Breyer aurait vécu plusieurs années presque retiré du monde, dans la singulière tour des Huit Béatitudes. Puis d’autres personnages apparaissent autour de lui, Marcel Veyre de Bagot, l’astrologue et alchimiste Armand Barbault et, surtout, un homme beaucoup plus énigmatique , Maxime de Roquemaure
Le 12 juin 1952, une opération théurgique aurait été organisée à Arginy. Ses participants auraient cherché à entrer en communication avec ceux qu’ils considéraient comme les « gardiens » d’une tradition templière. À partir de là, l’histoire quitte progressivement le terrain des faits aisément vérifiables pour entrer dans celui des témoignages, des récits initiatiques et de la légende.
Pourtant, un personnage mérite que l’on s’y attarde, il s’agit de Maxime de Roquemaure !
Maxime de Roquemaure
Maxime de Roquemaure n’est peut-être pas simplement un compagnon de l’aventure d’Arginy. C’est en travaillant plusieurs années sur cette affaire que j’ai rencontré une autre piste, beaucoup plus discrète. Elle conduit vers deux noms pratiquement absents du récit traditionnel d’Arginy, la Chaîne d’Anne et ce que certaines sources désignent sous le nom étrange de Caverne espagnole. Ni Jacques Breyer ni Maxime de Roquemaure, à ma connaissance, n’ont publiquement raconté cette histoire, rien ne permet même d’affirmer que Breyer en ait eu connaissance.
Et pourtant, Maxime de Roquemaure semble se trouver précisément au point de rencontre de ces deux histoires.
C’est ici que l’affaire d’Arginy devient réellement intéressante.
Jacques Breyer, avant Arginy
Pour comprendre ce qui va se jouer à Arginy, il faut d’abord revenir brièvement sur le parcours de Jacques Breyer.
Né à Noyon, dans l’Oise, en mars 1922, il entre dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Arrêté puis déporté, il connaît l’univers concentrationnaire avant d’être finalement libéré en 1945. Il revient de cette expérience profondément marqué et physiquement affaibli. Dans les années qui suivent, ses centres d’intérêt vont progressivement se tourner vers l’alchimie, la métaphysique et l’occultisme. C’est ici que l’homme historique commence à se confondre avec le personnage de légende.
Plusieurs récits entourant Breyer racontent en effet des épisodes extraordinaires, une transmission initiatique reçue pendant sa déportation, puis, après la guerre, une guérison inexpliquée alors qu’il souffrait de tuberculose. Ces événements appartiennent au récit construit autour de Jacques Breyer ; ils sont difficiles à documenter indépendamment et doivent donc être considérés comme tels.
La légende de Jacques Breyer
Une légende n’est pas nécessairement une invention, elle peut conserver le souvenir d’événements réels tout en les transformant progressivement par les témoignages, les récits et les interprétations de ceux qui les transmettent.
Dans le cas de Jacques Breyer, distinguer ce qui relève de sa biographie documentée de ce qui appartient au récit initiatique est particulièrement difficile.
Pour CLAVIUS, la question n’est donc pas de décider arbitrairement si ces épisodes sont « vrais » ou « faux », mais de déterminer ce que nous pouvons établir, ce qui nous est seulement rapporté et ce qui demeure invérifiable.
Au cours d’un voyage vers les Saintes-Maries-de-la-Mer, Breyer aurait découvert dans des circonstances pour le moins singulières un article de journal consacré au château d’Arginy. Son propriétaire y évoquait des recherches entreprises sur le domaine et invitait ceux qui pourraient l’aider à poursuivre ces investigations.
Quelque temps plus tard, il prend la route d’Arginy. Il y rencontre le comte de Rosemont et finit par s’installer au château, où, selon le récit transmis, il restera plusieurs années. À partir de cet instant, Arginy n’est plus seulement un château, il devient le centre d’une histoire qui va contribuer à faire renaître, au XXe siècle, l’idée d’une tradition templière toujours vivante et c’est maintenant que notre enquête commence véritablement.
Pourquoi Arginy ?
Pour Jacques Breyer, Arginy pouvait donc représenter bien davantage qu’un vieux château. Il y avait le nom des Beaujeu, la mémoire du Temple, une tradition de trésor et cette étrange tour des Huit Béatitudes dans laquelle il aurait passé une grande partie des années suivantes. Selon le récit d’Arginy, Breyer y aurait vécu presque retiré du monde, ne quittant guère le domaine que pour apporter des soins aux habitants et aux animaux des fermes environnantes.
Puis, progressivement, d’autres hommes vont se rapprocher de lui ; Marcel Veyre de Bagot d’abord, Armand Barbault ensuite et, parmi eux, celui que nous avons déjà rencontré : Maxime de Roquemaure.
À partir de ce moment, Arginy cesse peu à peu d’être seulement un lieu de retraite et de recherche, il devient le théâtre d’une expérience collective qui va donner naissance à ce que l’on appellera la résurgence d’Arginy.
Le cercle d’Arginy se forme
Après plusieurs années passées à Arginy, Jacques Breyer n’est plus seul. Autour de lui vont progressivement se réunir quelques hommes aux parcours très différents, mais partageant un même intérêt pour l’ésotérisme, l’alchimie et les traditions initiatiques. Marcel Veyre de Bagot apparaît le premier. Selon le récit transmis autour d’Arginy, il serait venu au château dans l’intention de préparer un article consacré au tourisme et à la gastronomie locale, sa rencontre avec Breyer aurait été immédiate, presque comme si les deux hommes s’étaient « reconnus ». Quelques jours plus tard arrive Armand Barbault, astrologue et alchimiste, qui publiera par la suite L’Or du millième matin. Sa présence dans le groupe sera cependant assez brève et puis il y a Maxime de Roquemaure, que nous avons déjà rencontré.
Sa présence est particulièrement intéressante car il appartient à une génération antérieure ; né en 1888, il a plus de trente ans de plus que Breyer. Son parcours, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, demeure entouré de zones encore difficiles à éclaircir.
Ces hommes ne constituent pourtant pas encore un « ordre » au sens où nous pourrions l’entendre. À ce stade, nous sommes plutôt devant un petit cercle réuni autour de Breyer et d’Arginy, dans lequel vont se mêler recherches ésotériques, traditions templières et pratiques théurgiques, puis vient une date précise, Le 12 juin 1952, à 23 heures...
Selon le récit d’Arginy, Breyer, Veyre de Bagot et Roquemaure, accompagnés d’un médium, se réunissent dans la tour des Huit Béatitudes pour pratiquer une opération théurgique. Leur objectif aurait été d’entrer en communication avec ceux qu’ils considéraient comme les « gardiens du Secret du Temple ». À partir de cette nuit, nous entrons dans une partie beaucoup plus délicate de l’enquête, en effet, nous disposons bien d’un récit de ce qui se serait produit à Arginy, reste à déterminer ce que ce récit nous permet réellement d’établir.
Qu’est-ce que la théurgie ?
Le mot théurgie désigne un ensemble de pratiques rituelles visant à établir une relation avec le monde divin ou avec des entités considérées comme appartenant à un plan supérieur.
Contrairement à la magie, généralement comprise comme une tentative d’agir sur le monde par des procédés occultes, la théurgie se présente plutôt comme une démarche spirituelle, il ne s’agit pas tant de contraindre que d’entrer en relation.
Ses origines remontent à l’Antiquité tardive, notamment aux courants néoplatoniciens ; elle sera ensuite reprise et réinterprétée par différentes traditions ésotériques occidentales.
Dans le récit d’Arginy, le terme prend une importance particulière, les participants aux expériences ne prétendent pas simplement pratiquer une séance de spiritisme, ils considèrent leur démarche comme une opération initiatique destinée à entrer en contact avec les détenteurs d’une tradition, c’est du moins ainsi que l’expérience nous est rapportée.
La nuit du 12 juin 1952
Nous sommes le 12 juin 1952, à 23 heures, dans la tour des Huit Béatitudes.
Selon le récit transmis autour d’Arginy, Jacques Breyer, Marcel Veyre de Bagot et Maxime de Roquemaure sont accompagnés d’un médium. L’objectif de la séance est clairement annoncé, tenter d’entrer en relation avec les entités qui seraient attachées au lieu et, plus particulièrement, avec ceux que les participants considèrent comme les « gardiens du Secret du Temple ».
La liste des personnages avec lesquels le groupe aurait alors communiqué est pour le moins impressionnante. On y retrouve notamment Guillaume de Beaujeu, Jacques de Molay, Bernard de Clairvaux, Raymond Lulle, Roger Bacon, Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Papus ou encore Maître Philippe de Lyon. Mais l’un des messages rapportés va donner à cette séance une tout autre dimension.
L’entité présentée comme étant Guillaume de Beaujeu aurait affirmé à Jacques Breyer qu’il était la réincarnation de Jacques de Molay, dernier grand maître de l’ordre du Temple, et qu’il lui appartenait désormais de faire renaître l’Ordre ; voilà le véritable point de bascule !
Que l’on accorde ou non une réalité aux phénomènes décrits importe finalement moins, pour notre enquête, que ce que les participants vont faire de cette expérience. A partir de ce moment, Arginy n’est plus seulement un lieu où quelques hommes se livrent à des recherches ésotériques, une mission vient d’être formulée : faire renaître le Temple. C’est cette volonté qui donnera naissance à ce que l’on appellera par la suite la « résurgence d’Arginy ».
Mais une question demeure : Cette résurgence est-elle réellement née cette nuit-là dans la tour des Huit Béatitudes… ou certains de ses acteurs étaient-ils venus à Arginy avec un projet déjà beaucoup plus construit ?
Derrière la résurgence d’Arginy
La nuit du 12 juin 1952 constitue le point de départ symbolique de la résurgence d’Arginy. Mais elle ne répond pas à une question essentielle : pourquoi ces hommes se sont-ils retrouvés là, précisément à ce moment-là ?
Au cours de l’enquête que j’ai menée pour Des Templiers au Prieuré de Sion, un personnage m’est progressivement apparu comme central : Maxime de Roquemaure.
Nous l’avons déjà rencontré. Plus âgé que Jacques Breyer, issu d’un tout autre parcours, il semble avoir joué auprès de lui un rôle dépassant largement celui d’un simple compagnon de recherches ésotériques. Dans mon livre, j’ai émis l’hypothèse qu’il ait pu agir auprès de Breyer à la manière d’un initiateur, voire d’un maître transmettant progressivement à son élève une connaissance particulière.
Cette hypothèse en a fait surgir une autre. Au fil de mes recherches sont apparus deux noms que l’on ne rencontre pratiquement jamais dans le récit traditionnel d’Arginy : la Chaîne d’Anne et la Caverne espagnole.
Il faut être extrêmement précis sur ce point, je n’ai trouvé, dans les récits de Jacques Breyer ou de Maxime de Roquemaure, aucune mention permettant d’affirmer qu’ils aient eux-mêmes parlé de cette « Caverne espagnole ». Rien ne permet davantage d’affirmer que Breyer en ait eu connaissance. Cette piste appartient à mon enquête.
Elle repose notamment sur une tradition faisant de Roquemaure l’un des responsables — voire le dernier grand maître — d’une organisation appelée Chaîne d’Anne, elle-même présentée comme dépositaire d’une filiation templière plus ancienne désignée sous le nom de Caverne espagnole. Les traces permettant de documenter ces structures sont cependant extrêmement ténues. C’est précisément la difficulté que je soulignais déjà dans mon livre. Nous devons donc résister à une tentation assez naturelle, celle de transformer les blancs de l’histoire en certitudes.
Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est poser une question : Et si la résurgence d’Arginy n’était pas née spontanément autour de Jacques Breyer ?
Si Roquemaure était effectivement lié à une tradition initiatique antérieure, son arrivée à Arginy prendrait une tout autre signification. Breyer ne serait plus nécessairement l’origine du mouvement, mais pourrait avoir été celui autour duquel une transmission devait s’organiser. C’est l’hypothèse que j’ai développée dans Des Templiers au Prieuré de Sion. Elle permet de relire certains événements d’Arginy sous un autre angle, mais elle ne constitue pas, à ce jour, une démonstration historique. J’y indiquais d’ailleurs moi-même que certaines conclusions de cette enquête ne pouvaient être étayées par des documents d’archives permettant de les établir comme des faits.
C’est peut-être précisément ici que se trouve la véritable énigme d’Arginy : Jacques Breyer a-t-il créé une résurgence templière… ou a-t-il été choisi pour l’incarner ?
Le cercle s’élargit… et se fracture
Après l’expérience de juin 1952, le cercle réuni autour de Jacques Breyer ne reste pas longtemps limité aux premiers protagonistes d’Arginy. D’autres personnalités s’en rapprochent progressivement, des hommes venus de l’ésotérisme, de la franc-maçonnerie, des milieux initiatiques ou simplement attirés par cette tentative de renaissance templière. Parmi eux apparaissent notamment Vincent Planque et Pierre de Ribaucourt.
Ces deux hommes vont nous intéresser davantage que les autres.
A partir de 1955-1956, ils s’éloignent de Jacques Breyer et de la voie suivie à Arginy, la résurgence qui paraissait jusque-là réunie autour d’un même projet commence à se diviser. Les raisons profondes de cette rupture restent difficiles à établir avec certitude. Dans Des Templiers au Prieuré de Sion, j’ai envisagé plusieurs pistes, notamment celle de conceptions différentes de ce que devait devenir cette renaissance du Temple, mais il faut, là encore, distinguer l’interprétation de ce que nous pouvons observer. Et ce que nous pouvons observer est particulièrement intéressant, Planque et Ribaucourt vont poursuivre leur propre voie.
Ils créent d’abord une structure appelée Ordre Secret du Temple, qui deviendra ensuite l’Ordre souverain du Temple solaire ; autrement dit, quelque chose s’est détaché d’Arginy.
La volonté de faire renaître une tradition templière ne disparaît pas avec la rupture, elle se déplace, se transforme et commence à produire ses propres organisations, cela change complètement la nature de notre enquête.
Jusqu’ici, nous étions dans un château du Beaujolais, autour de quelques hommes pratiquant des recherches ésotériques et des opérations théurgiques, désormais apparaissent des structures organisées se réclamant du Temple.
L’aventure d’Arginy s’achève ici pour nous
Nous pourrions évidemment rester encore longtemps à Arginy, suivre Jacques Breyer, examiner les personnages qui le rejoindront au fil des années, raconter les autres expériences qui lui sont attribuées ou tenter de démêler davantage encore les récits qui entourent la résurgence, mais ce serait perdre le fil de notre enquête.
Ce que nous cherchions à comprendre était plus simple, comment, dans la France de l’après-guerre, l’idée d’une tradition templière toujours vivante avait-elle pu réapparaître ? Arginy nous apporte une première réponse.
Nous y avons rencontré un lieu chargé d’histoire et de légendes, un homme profondément marqué par la guerre, un petit cercle d’ésotéristes, une expérience théurgique devenue récit fondateur et, peut-être, l’ombre beaucoup plus difficile à saisir d’une transmission antérieure, surtout, nous avons vu cette résurgence produire ses premières ramifications.
L’une d’elles vient précisément de nous conduire ailleurs ; l’une d’elles vient précisément de nous conduire ailleurs, notre enquête, elle, continue ! Car Vincent Planque et Pierre de Ribaucourt vont désormais suivre leur propre voie. Celle-ci s’éloigne de Jacques Breyer et de la résurgence d’Arginy pour donner naissance à une nouvelle structure.
Il faut être clair sur ce point : Jacques Breyer n’est pas à l’origine de cette organisation. L’OST naît précisément d’une rupture avec la voie d’Arginy, même si ses fondateurs avaient auparavant fréquenté le cercle réuni autour de Breyer.
D’autres voies Templières
L’Ordre Secret du Temple – (OST)
La rupture avec Arginy ne marque pas la fin du projet templier de Vincent Planque et Pierre de Ribaucourt. Les deux hommes vont au contraire poursuivre leur propre voie en créant une nouvelle structure : l’Ordre Secret du Temple — l’OST. Cette organisation ne doit pas être considérée comme une création de Jacques Breyer, elle naît précisément de l’éloignement de ses fondateurs vis-à-vis de la voie suivie à Arginy ; pour autant, les deux histoires ne sont pas totalement indépendantes.
Planque et Ribaucourt ont fréquenté le cercle d’Arginy ; ils appartiennent également à un environnement dans lequel se croisent alors néo-templarisme et franc-maçonnerie.
C’est dans ces réseaux que certaines idées et certains hommes vont continuer à circuler, et c’est probablement là qu’il faut chercher la suite de notre histoire.
En effet, la transmission qui nous conduira beaucoup plus tard à l’Ordre du Temple solaire — l’OTS de Joseph Di Mambro et Luc Jouret — ne ressemble pas à une succession régulière d’ordres se transmettant un héritage de génération en génération. Elle emprunte des chemins beaucoup plus complexes, passant notamment par différents mouvements néo-templiers, rosicruciens et maçonniques. L’Ordre rénové du Temple (ORT) constituera l’un des maillons importants de cette histoire ; une étude de Serge Caillet lui est d’ailleurs spécifiquement consacrée sous le titre L’Ordre rénové du Temple : aux racines du Temple solaire.
Ce n’est donc plus seulement la généalogie des ordres qu’il nous faut suivre, mais celle des hommes et des réseaux.
Du Temple aux loges
À partir de la fin des années 1950, notre enquête change de décor.
Les hommes que nous avons rencontrés autour d’Arginy ne restent pas enfermés dans un univers exclusivement néo-templier, plusieurs fréquentent également les milieux maçonniques, et c’est notamment autour de la Grande Loge nationale française-Opéra, créée en 1958 à la suite d’une scission de la GLNF, que nous retrouvons certains d’entre eux.
Jacques Breyer lui-même participe à la création de cette nouvelle obédience, Vincent Planque appartient également à cet environnement. Dès lors, les frontières deviennent beaucoup moins nettes, franc-maçonnerie, ésotérisme et néo-templarisme constituent des univers distincts, mais certains hommes passent de l’un à l’autre et y font circuler des idées, des relations et des traditions.
C’est un point essentiel pour comprendre la suite ! Il serait en effet tentant de chercher une filiation simple reliant Arginy à l’OST, puis l’OST à l’OTS ; l’histoire apparaît beaucoup plus complexe.
Ce que nous observons ressemble davantage à un réseau, des hommes se connaissent, appartiennent parfois à plusieurs structures successives, s’en séparent, en créent de nouvelles et emportent avec eux une partie de leur culture initiatique.
Un autre ordre va bientôt apparaître au croisement de ces différents chemins : l’Ordre rénové du Temple — l’ORT.
Avec lui, nous allons rencontrer pour la première fois un homme dont le nom nous conduira directement vers l’Ordre du Temple solaire : Joseph Di Mambro !
L’Ordre rénové du Temple
Parmi les différents mouvements néo-templiers qui apparaissent dans cet environnement se trouve l’Ordre rénové du Temple — l’ORT.
Cette structure nous intéresse particulièrement, non parce qu’elle constituerait une continuation directe de l’OST ou d’Arginy — rien ne permet de présenter les choses aussi simplement — mais parce qu’elle constitue l’un des lieux où vont se croiser plusieurs courants qui nous conduiront finalement à l’Ordre du Temple solaire.
L’ORT est lié à Raymond Bernard, alors figure importante de l’AMORC, l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix. Les investigations menées beaucoup plus tard autour de l’OTS iront jusqu’à présenter l’ORT comme l’un de ses « berceaux », c’est ici qu’apparaît Joseph Di Mambro.
Son parcours illustre parfaitement la circulation que nous venons d’observer. Dans les années 1960, il fréquente les milieux rosicruciens et dirige notamment la loge nîmoise de l’AMORC. Il évoluera ensuite dans plusieurs structures ésotériques et initiatiques avant de devenir, bien des années plus tard, le personnage central de l’Ordre du Temple solaire, nous sommes donc encore loin de l’OTS des années 1990.
Mais un nouveau maillon vient d’apparaître dans notre enquête, le néo-templarisme n’est plus seulement une histoire d’ordres, il devient une histoire de réseaux, de rencontres et de transmissions.
Et bientôt, un autre homme va entrer dans ce réseau : Luc Jouret !
D’Origas à Jouret
Un personnage doit encore entrer dans notre histoire avant Luc Jouret : Julien Origas.
À la fin des années 1960, Origas prend une place importante dans le courant de l’Ordre rénové du Temple. Là encore, les structures et leurs dénominations évoluent, au gré des scissions et des recompositions qui caractérisent ces milieux néo-templiers c’est dans cet environnement que Luc Jouret apparaît au début des années 1980.
Médecin belge installé dans la région d’Annemasse, passionné par les médecines alternatives et les traditions ésotériques, Jouret se rapproche d’Origas et de son organisation. En 1983, il s’installe dans un centre de l’Ordre et, après la mort d’Origas, en prend brièvement la direction ; l’expérience sera de courte durée.
Des désaccords apparaissent rapidement au sein du mouvement et Jouret finit par s’en éloigner. En juin 1984, une nouvelle structure est créée, l’Ordre chevaleresque international de Tradition solaire, dans lequel Jouret occupe la fonction de grand maître, mais pendant ce temps, Jouret a rencontré un autre personnage ; nous le connaissons déjà, il s’agit de Joseph Di Mambro.
À partir de cet instant, les différentes pistes que nous suivons depuis Arginy commencent à converger, nous approchons de l’Ordre du Temple solaire.
l’Ordre du Temple solaire
Sa naissance
Au milieu des années 1980, les trajectoires de Joseph Di Mambro et Luc Jouret finissent par se rejoindre durablement. Autour de Di Mambro existe déjà la Fondation Golden Way, créée en Suisse en 1978. De son côté, Jouret arrive avec l’héritage des mouvements néo-templiers qu’il a fréquentés autour de Julien Origas ; de leur rapprochement émerge en 1984 une organisation qui prendra le nom d’Ordre du Temple solaire — OTS.
Les deux hommes y occupent cependant des positions différentes :
Luc Jouret en devient la figure publique, médecin, conférencier et excellent orateur, il contribue largement au recrutement et au rayonnement du mouvement.
Joseph Di Mambro agit beaucoup plus discrètement. Il occupe une place centrale dans l’organisation interne, les finances et surtout dans l’élaboration de l’univers initiatique du groupe.
Un troisième personnage apparaît également dans cet environnement : Michel Tabachnik, chef d’orchestre et compositeur suisse. Il fréquente le cercle de Di Mambro avant même la création de l’OTS et devient président de la Fondation Golden Way au début des années 1980. Il rédige ensuite une série de textes ésotériques connus sous le nom des Archées, qui seront utilisés dans l’enseignement du mouvement.
Son cas demande cependant une précision essentielle :
Après les drames qui frapperont l’OTS, Michel Tabachnik sera poursuivi par la justice française. Il sera relaxé, d’abord en première instance en 2001, puis de nouveau en appel en 2006. Sa présence dans l’histoire de l’OTS est donc documentée, mais elle ne doit pas être confondue avec une responsabilité pénale que la justice n’a pas retenue.
Nous pouvons maintenant revenir à la question qui nous accompagne depuis Arginy : Que reste-t-il, dans cet Ordre du Temple solaire né plus de trente ans plus tard, de la résurgence templière de Jacques Breyer ? La réponse est moins simple qu’une filiation !
Nous retrouvons des références templières, des pratiques initiatiques et certains hommes ayant circulé dans les mêmes réseaux. Mais entre Arginy et l’OTS se sont succédé ruptures, recompositions et organisations différentes.
Il existe donc bien des passerelles, reste à savoir jusqu’où elles permettent réellement de parler de transmission.
D’Arginy à l’OTS : quelle filiation ?
Nous pouvons maintenant revenir à notre question de départ ! Existe-t-il réellement un lien entre la résurgence d’Arginy et l’Ordre du Temple solaire ? Oui, mais ce lien n’est pas celui d’une filiation directe !
Jacques Breyer n’a pas fondé l’OTS et rien ne permet de lui attribuer la responsabilité de l’organisation créée autour de Joseph Di Mambro et Luc Jouret. L’enquête judiciaire elle-même s’est intéressée à Breyer, sans qu’il soit poursuivi, et son entourage a contesté qu’il ait jamais dirigé l’OTS, en revanche, des passerelles existent.
Les travaux de Breyer étaient connus dans cet environnement. Plus significatif encore, il intervint à la Fondation Golden Way de Joseph Di Mambro, le jugement rendu lors du procès de Michel Tabachnik mentionne ainsi une de ses « causeries » à la Fondation et rapporte qu’il avait lui-même établi un rapprochement entre Di Mambro et Marcel Veyre de Bagot, son ancien compagnon des expériences d’Arginy. Nous retrouvons donc bien une continuité, mais elle passe avant tout par des hommes, des rencontres, des textes et une culture initiatique commune, beaucoup plus que par la transmission régulière d’un ordre à un autre.
Entre Arginy en 1952 et l’OTS des années 1980, plus de trente années se sont écoulées ; les organisations ont changé, les hommes se sont séparés, de nouveaux mouvements sont apparus.
Arginy appartient donc bien à la généalogie intellectuelle et initiatique de cette histoire, mais Arginy n’est pas l’OTS, et Jacques Breyer n’en est pas le fondateur.
Cette distinction est essentielle pour comprendre ce qui va suivre.
Les drames de l’Ordre du Temple solaire
En octobre 1994, l’histoire de l’Ordre du Temple solaire bascule tragiquement.
Au Québec puis en Suisse, 53 personnes trouvent la mort en quelques jours. Parmi les victimes figurent Joseph Di Mambro et Luc Jouret. Les circonstances montrent rapidement qu’il ne s’agit pas simplement de suicides collectifs, certaines victimes ont été assassinées.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas avec la disparition des deux dirigeants.
En décembre 1995, seize autres personnes, dont trois enfants, sont retrouvées mortes dans le massif du Vercors, en France. Puis, en mars 1997, cinq nouvelles victimes sont découvertes à Saint-Casimir, au Québec. Au total, 74 personnes auront perdu la vie entre 1994 et 1997 dans les différents épisodes liés à l’OTS.
L’enquête française conduira devant la justice Michel Tabachnik, auquel il était notamment reproché d’avoir participé, par ses écrits et ses enseignements, au conditionnement idéologique des adeptes, soyons précis, la justice ne retiendra pas sa responsabilité pénale ! Relaxé une première fois en 2001, Michel Tabachnik le sera de nouveau par la cour d’appel de Grenoble le 20 décembre 2006. Cette précision est essentielle, sa présence dans l’environnement intellectuel et initiatique de l’OTS appartient à l’histoire documentée du mouvement ; sa responsabilité dans les crimes et les morts, en revanche, n’a pas été établie par la justice.
Et c’est ici que notre enquête doit revenir à son point de départ…
Retour à Arginy
Nous étions partis d’un château du Beaujolais et d’une nuit de juin 1952. Plus de quarante ans plus tard, notre enquête nous a conduits jusqu’aux drames de l’Ordre du Temple solaire ; il serait pourtant abusif d’en conclure qu’une ligne droite relie Jacques Breyer à Joseph Di Mambro et Luc Jouret.
Ce que nous avons rencontré ressemble davantage à une succession de rencontres, de ruptures et de recompositions. Des hommes passent d’une structure à une autre, des références templières circulent, des pratiques initiatiques et des conceptions ésotériques sont reprises, transformées ou réinterprétées.
Soyons clair, au commencement de cette histoire contemporaine apparaît bien Arginy.
C’est là que Jacques Breyer situe, en 1952, ce qu’il considère comme une résurgence du Temple. Ses travaux exerceront ensuite une influence dans certains milieux néo-templiers, et nous retrouverons encore Breyer plusieurs décennies plus tard dans l’environnement de la Fondation Golden Way.
Cela suffit-il à faire de lui l’ancêtre de l’Ordre du Temple solaire ? NON !
En revanche, cela permet de replacer Arginy dans une histoire beaucoup plus vaste, celle du renouveau néo-templier de la seconde moitié du XXe siècle et des multiples courants qui en sont issus.
Reste une dernière inconnue : Que s’est-il réellement passé à Arginy en 1952 ?
Nous savons que Jacques Breyer y séjourna, qu’il y mena des recherches et que l’expérience du 12 juin devint le récit fondateur d’une résurgence templière. Quant aux communications théurgiques, aux « gardiens du Secret du Temple » et à l’éventuelle existence d’une transmission plus ancienne dont Maxime de Roquemaure aurait pu être l’un des dépositaires, nous retrouvons la frontière qui accompagne toute cette enquête : celle qui sépare ce que les documents permettent d’établir de ce que les hommes ont raconté, cru ou voulu transmettre. Peut-être est-ce finalement là que réside le véritable mystère d’Arginy !
Non pas dans la certitude qu’un ordre médiéval aurait secrètement traversé les siècles… mais dans la manière dont, en 1952, quelques hommes ont réussi à faire renaître l’idée qu’il pouvait encore exister.
